Moulins du Grand Morin
Le Grand Morin a été, pendant des siècles, une véritable rivière industrielle, avec des moulins à blé, à draps, à tan, à huile, puis surtout des papeteries. On compta jusqu’à 100 moulins dans la vallée.
Des moulins dès le Moyen Âge
L’utilisation de l’énergie du Grand Morin est extrêmement ancienne.
Les premières traces de moulins remontent au IXᵉ siècle, avec notamment le moulin du Mont-Éric à Montry, mentionné en 853. D’autres établissements apparaissent ensuite au XIIᵉ siècle :
- 1157 : un moulin est mentionné sur une dérivation du Grand Morin ;
- 1202 : moulin Drevault ou Arnould à Villiers-sur-Morin ;
- 1209 : moulin de Quintejoie à Couilly ;
- 1220 : moulin du Pont-aux-Dames ;
- 1226 : Moulin-Neuf à Saint-Germain ;
- 1228 : moulin à Esbly ;
- 1237 : moulin du Saule à Couilly ;
- 1363 : moulin de La Chapelle à Crécy.
Le moulin médiéval est avant tout un moulin à blé. L’eau fait tourner une roue qui entraîne les meules. Dans une société essentiellement agricole, il constitue un équipement indispensable à l’économie locale.
Les seigneuries possèdent souvent plusieurs moulins et en tirent des revenus. Le moulin est donc à la fois un outil agricole, une entreprise et une source de revenus seigneuriaux.
Une rivière entièrement aménagée
Au fil des siècles, les hommes vont multiplier les biefs, vannages, seuils et retenues afin de maîtriser l’énergie de la rivière.
C’est ce qui explique la physionomie particulière de certains villages du Grand Morin.
À Crécy-la-Chapelle, par exemple, la rivière se divise en plusieurs bras appelés brassets. Les moulins, les canaux, les lavoirs et les passerelles sont devenus constitutifs du paysage urbain.
À Saint-Germain-sur-Morin, deux moulins à eau sont attestés dès le XIIᵉ siècle : le Moulin Vieux et le Moulin Neuf, qui existent encore aujourd’hui sous forme de bâtiments.
La vallée n’est donc pas seulement une vallée agricole : elle devient progressivement une vallée artisanale et industrielle.
Les moulins de Coulommiers
Coulommiers constitue un secteur particulièrement intéressant.
Les recherches historiques ont identifié plusieurs moulins dans et autour de la ville, avec des mentions très anciennes :
| Moulin | Première mention connue |
|---|---|
| Moulin de Celpoy | 1172 |
| Moulin du Château | 1190 |
| Moulin Porte-Château | 1201 |
| Moulin du Jard | 1249 |
| Moulin d’Osches | 1306 |
| Moulins des Prés | 1308 |
| Moulin du Temple | 1398 |
| Moulin Groteau / Moulin Neuf | XVIIᵉ siècle |
Ces établissements témoignent de la densité exceptionnelle des activités hydrauliques autour de Coulommiers. Certains étaient liés à la mouture, d’autres au travail des draps et aux activités artisanales.
Coulommiers se trouvait en effet dans une position favorable : la rivière apportait l’énergie, tandis que la ville constituait un débouché commercial.
Du moulin à blé au moulin industriel
À partir de la fin du Moyen Âge et surtout des XVIᵉ-XVIIᵉ siècles, les activités se diversifient.
On trouve notamment des moulins :
- à blé ;
- à huile ;
- à tan ;
- à draps ;
- puis à papier.
Le moulin ne sert plus seulement à fabriquer la farine nécessaire aux habitants. Il devient progressivement une machine industrielle utilisant la force hydraulique.
L’âge d’or du papier
C’est probablement la partie la plus originale de l’histoire du Grand Morin.
À partir du XVIᵉ siècle, puis surtout à partir de la fin du XVIIᵉ siècle, plusieurs moulins de la vallée sont transformés ou construits pour la fabrication du papier. La demande parisienne joue un rôle déterminant.
Les moulins situés entre Jouy-sur-Morin et Coulommiers se spécialisent notamment dans cette activité afin d’approvisionner Paris. L’ancienne papeterie Sainte-Marie à Boissy-le-Châtel constitue un exemple majeur de cette évolution. Le Grand Morin devient alors une véritable vallée papetière.
C’est une transformation majeure : le bruit et le fonctionnement des roues hydrauliques ne servent plus seulement à moudre du grain, mais à alimenter toute une chaîne de production.
Saint-Rémy-la-Vanne : un extraordinaire exemple industriel
Saint-Rémy-la-Vanne est l’un des endroits les plus intéressants pour comprendre cette évolution.
Au cours de la fin du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle, six moulins sont établis sur le Grand Morin à Saint-Rémy-la-Vanne dans le cadre du développement de l’industrie papetière.
Ils sont associés successivement à la Société Delagarde l’aîné & Cie, puis aux Papeteries du Marais et de Sainte-Marie, avant les transformations industrielles du XXᵉ siècle sous les noms Arjomari puis ArjoWiggins.
C’est un excellent exemple de la manière dont un ancien moulin hydraulique peut devenir une véritable usine.
Le XIXᵉ siècle : la révolution industrielle
Le XIXᵉ siècle constitue une nouvelle étape.
Les anciens moulins sont agrandis, reconstruits et équipés de machines plus performantes.
Les roues hydrauliques traditionnelles évoluent. Certains établissements utilisent ensuite des turbines, permettant de mieux exploiter la puissance de l’eau.
Les bâtiments prennent alors l’aspect de véritables établissements industriels.
Le Grand Morin possède un avantage considérable : son débit relativement important permet d’obtenir une énergie régulière. La DRIEAT souligne d’ailleurs que les eaux du Grand Morin ont été utilisées « depuis des temps immémoriaux » pour leur énergie et qu’en 1809 on comptait encore 118 moulins dans la vallée.
Crécy-la-Chapelle : les moulins dans le paysage urbain
Crécy mérite une attention particulière.
Le Grand Morin y a permis l’installation d’au moins trois moulins importants :
- le Moulin Nicole, déjà en activité avant 1804 ;
- le moulin à blé de Serbonne ;
- le moulin à eau de La Chapelle.
Ce dernier était actionné par une roue que l’on pouvait abaisser ou relever selon le niveau de la rivière. La roue existe encore aujourd’hui.
C’est ce système de rivière, brassets, moulins et ouvrages hydrauliques qui contribue aujourd’hui encore à l’image de « Venise briarde » de Crécy-la-Chapelle.
Pommeuse, Guérard, Tigeaux et la basse vallée
En descendant vers la confluence avec la Marne, les moulins se multiplient également.
Les villages de Pommeuse, Guérard, Tigeaux, Couilly-Pont-aux-Dames, Saint-Germain-sur-Morin et Crécy-la-Chapelle se sont développés en étroite relation avec la rivière.
Le moulin constitue souvent un véritable centre économique local : le meunier, les agriculteurs, les artisans et les transporteurs gravitent autour de lui.
À Tigeaux et Crécy, la rivière permet également le développement de petits ports et du transport de marchandises.
Le déclin des moulins traditionnels
À partir de la fin du XIXᵉ siècle et surtout au XXᵉ siècle, la situation change.
L’électricité et les nouvelles sources d’énergie permettent aux industries de ne plus dépendre exclusivement de la rivière.
Dans le même temps, la concentration industrielle rend beaucoup de petits moulins non rentables.
Les petits moulins à farine disparaissent progressivement.
Certains sont :
- abandonnés ;
- transformés en maisons ;
- convertis en bâtiments agricoles ;
- transformés en hôtels ou lieux touristiques ;
- ou détruits.
Mais les seuils et vannages restent souvent en place.
C’est pourquoi, aujourd’hui encore, lorsqu’on parcourt le Grand Morin, on rencontre régulièrement des ouvrages hydrauliques qui semblent parfois ne plus avoir de fonction économique : ils sont les vestiges de cette très longue histoire industrielle.
Un patrimoine industriel toujours vivant
La particularité du Grand Morin est que l’histoire des moulins ne s’est pas complètement arrêtée.
L’industrie papetière s’est maintenue dans la vallée jusqu’à l’époque contemporaine. Le secteur de Jouy-sur-Morin en est un exemple particulièrement important : l’activité papetière y a donné naissance à une industrie spécialisée qui a perduré jusqu’à aujourd’hui.

