
Lavoirs du Petit Morin
Lavoirs du Petit Morin
Les lavoirs des vallées du Grand Morin et du Petit Morin constituent un patrimoine très intéressant, leur histoire est liée à l’évolution de l’eau domestique, du travail des femmes et de l’hygiène au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle.
Avant les lavoirs : laver directement à la rivière
Avant la construction des lavoirs aménagés, le linge était généralement lavé directement dans les rivières, les rus, les sources ou les mares.
Dans les villages du Grand et du Petit Morin, la présence permanente de l’eau favorisait naturellement cette pratique.
Mais laver directement dans la rivière présentait plusieurs inconvénients :
- berges boueuses ou difficiles d’accès ;
- eau froide ;
- risques de chute ;
- pollution de l’eau ;
- difficultés pour les femmes âgées ;
- problèmes lors des crues ou en période de sécheresse.
Le développement progressif des équipements collectifs va donc conduire à aménager des endroits spécifiquement destinés à la lessive.
Le grand développement des lavoirs au XIXᵉ siècle
C’est surtout au XIXᵉ siècle que les lavoirs se généralisent dans les campagnes françaises.
On cherche alors à améliorer les conditions de travail des laveuses en rapprochant les lavoirs des habitations, en surélevant les bacs et surtout en couvrant les bâtiments.
Le lavoir devient généralement un équipement communal comprenant :
- une arrivée d’eau ;
- un bassin ;
- une ou plusieurs pierres à laver inclinées ;
- un système d’évacuation ;
- parfois une fontaine ;
- et, pour les lavoirs les plus élaborés, une charpente et une toiture.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un endroit où l’on lave le linge : c’est un équipement public destiné à améliorer les conditions sanitaires et sociales du village.
Le lavoir : un lieu essentiellement féminin
Il faut également comprendre le rôle social du lavoir.
Au XIXᵉ siècle, la lessive est principalement une tâche féminine. Les lavoirs deviennent ainsi des espaces où les femmes se retrouvent régulièrement. Ce sont des lieux exclusivement féminins, où les femmes pouvaient discuter, échanger des informations et créer des liens sociaux.
La lessive était cependant un travail très pénible. Elle nécessitait :
- de transporter le linge ;
- de le faire tremper ;
- de le savonner ;
- de le battre ;
- de le rincer ;
- de l’essorer ;
- puis de le rapporter à la maison pour le faire sécher.
Dans les familles nombreuses, la grande lessive pouvait représenter une journée entière de travail.
Le lavoir était donc à la fois un équipement sanitaire et un véritable lieu de sociabilité villageoise.
Les lavoirs du Grand Morin
Le Grand Morin possède un patrimoine particulièrement dense.
La vallée est caractérisée par de nombreux bras de rivière, rus, sources et dérivations. À Crécy-la-Chapelle, par exemple, les différents bras du Grand Morin traversent directement le tissu urbain.
Le lien entre la rivière, les moulins, les lavoirs et les habitations est donc extrêmement étroit.
On retrouve aujourd’hui encore des lavoirs dans plusieurs communes de la vallée.
À Coulommiers, par exemple, on trouve notamment le Lavoir du Theil.
À Mouroux, plusieurs anciens lavoirs témoignent également de cette organisation traditionnelle du village :
- Lavoir de la Malière ;
- Lavoir de Voisins ;
- Lavoir de Boussois ;
- Lavoir de la Croix Saint-Claude.
La présence de plusieurs lavoirs dans une même commune est loin d’être exceptionnelle : chaque hameau pouvait avoir son propre point d’eau, ce qui évitait aux femmes de parcourir plusieurs kilomètres avec des paniers de linge.
Les bateaux-lavoirs du Grand Morin
Un élément particulièrement intéressant apparaît au XIXᵉ siècle : le bateau-lavoir.
Les bateaux-lavoirs sont des constructions installées directement sur la rivière. Ils permettent de disposer d’un espace de lavage tout en bénéficiant directement de l’eau du cours d’eau.
Le Département de Seine-et-Marne signale notamment l’existence de bateaux-lavoirs sur le Grand Morin, en complément des lavoirs aménagés sur les berges. Ils apparaissent au XIXᵉ siècle et constituent alors des lieux très animés où les femmes viennent laver et faire sécher leur linge.
Ces bateaux sont particulièrement intéressants parce qu’ils montrent une autre manière d’exploiter la rivière : contrairement au moulin, l’eau n’est pas utilisée ici comme force motrice mais comme ressource domestique.
Un bateau-lavoir ancien a d’ailleurs été restauré à Condé-Sainte-Libiaire, sur le Grand Morin, témoignant de cette histoire aujourd’hui disparue.
Le Petit Morin : des lavoirs au cœur des villages
La situation est comparable dans la vallée du Petit Morin.
Des villages comme Saint-Cyr-sur-Morin, Jouarre, Saint-Ouen-sur-Morin, Bellot, Rebais, Doue ou La Trétoirepossédaient des points d’eau aménagés pour les besoins domestiques.
Le Petit Morin était également une vallée très fortement liée aux activités rurales.
On y trouvait notamment :
- agriculture ;
- élevage ;
- moulins ;
- vannerie ;
- travail du bois ;
- petites activités artisanales.
Le Musée départemental de Seine-et-Marne montre notamment l’importance exceptionnelle de la vannerie dans les deux vallées : à la fin du XIXᵉ siècle, environ 200 vanniers étaient recensés dans les vallées des deux Morins, dont environ 80 à Bellot.
Cela donne une idée du caractère profondément rural de ces vallées à l’époque où les lavoirs étaient utilisés quotidiennement.
L’eau des lavoirs et l’eau potable : deux choses différentes
Il est important de faire une distinction.
Un lavoir n’est généralement pas une installation d’eau potable.
Les villages disposent souvent séparément :
- d’une fontaine pour l’eau destinée à la consommation ;
- d’un puits ;
- d’un lavoir pour le linge ;
- et parfois d’un abreuvoir pour les animaux.
Un même ensemble pouvait cependant réunir plusieurs de ces fonctions.
C’est pourquoi on rencontre encore aujourd’hui dans certains villages des ensembles patrimoniaux associant fontaine + lavoir + source.
Pourquoi les lavoirs sont-ils souvent couverts ?
La couverture n’est pas seulement esthétique.
Elle répond à plusieurs besoins.
Protéger les laveuses
La lessive se faisait par tous les temps. Le toit protégeait donc les femmes du soleil, de la pluie et parfois de la neige.
Protéger le linge
Le linge propre devait rester propre pendant le rinçage et l’essorage.
Faciliter le travail
Les lavoirs couverts pouvaient être utilisés plus longtemps dans l’année.
Améliorer l’hygiène
L’aménagement d’un espace spécifique permettait aussi de mieux contrôler les usages de l’eau.
C’est au cours du XIXᵉ siècle que cette conception du lavoir couvert se généralise.
Le grand changement : l’eau courante
Le véritable déclin des lavoirs intervient au XXᵉ siècle.
L’arrivée progressive de l’eau courante dans les maisons bouleverse complètement les pratiques.
Il n’est plus nécessaire de transporter le linge jusqu’à la rivière.
Puis apparaissent :
- les éviers et bacs domestiques ;
- les lessiveuses ;
- les blanchisseries ;
- les machines à laver.
Les Archives départementales indiquent notamment qu’entre 1930 et 1950, la construction de petits bacs en ciment dans les maisons et jardins contribue au déclin des bateaux-lavoirs. Le développement des blanchisseries et, plus tard, de la machine à laver automatique accélère encore leur disparition.
Le lavoir perd alors sa fonction quotidienne.
Après 1950 : abandon et disparition
À partir des années 1950-1960, beaucoup de lavoirs deviennent inutiles.
Certains sont :
- démolis ;
- comblés ;
- transformés en garages ;
- laissés à l’abandon ;
- ou progressivement envahis par la végétation.
D’autres ont heureusement été conservés par les communes.
C’est aujourd’hui leur valeur patrimoniale qui justifie leur restauration.
Le SAGE des Deux Morin considère d’ailleurs explicitement les lavoirs, fontaines et puits comme faisant partie du patrimoine lié à l’eau du bassin versant.
Une histoire commune aux deux Morin
Les deux vallées présentent finalement une histoire assez comparable :
Avant le XIXᵉ siècle
→ lavage directement aux sources, rus et rivières.
XIXᵉ siècle
→ construction et généralisation des lavoirs communaux.
Deuxième moitié du XIXᵉ siècle
→ apparition des lavoirs couverts et, sur le Grand Morin notamment, des bateaux-lavoirs.
Début du XXᵉ siècle
→ les lavoirs restent des lieux de travail quotidien et de sociabilité féminine.
1930-1950
→ arrivée progressive de l’eau dans les maisons et développement des installations domestiques.
Après 1950
→ disparition progressive de la lessive collective.
Fin du XXᵉ – XXIᵉ siècle
→ restauration des lavoirs comme patrimoine rural et touristique.
Grand Morin et Petit Morin : quelques différences
| Grand Morin | Petit Morin |
|---|---|
| Vallée plus industrialisée | Caractère plus rural |
| Nombreux moulins et papeteries | Nombreux moulins mais aussi forte activité agricole et vannière |
| Nombreux bras de rivière | Nombreux rus, sources et petits cours d’eau |
| Présence de bateaux-lavoirs | Lavoirs davantage liés aux villages et hameaux |
| Crécy-la-Chapelle, Coulommiers, Condé-Sainte-Libiaire… | Bellot, Saint-Cyr-sur-Morin, Saint-Ouen-sur-Morin, Jouarre… |
| Lavoirs associés aux activités urbaines et industrielles | Lavoirs fortement liés à la vie rurale |
Un patrimoine beaucoup plus important qu’il n’y paraît
Il faut surtout éviter de considérer les lavoirs comme de simples petits édifices pittoresques.
Ils racontent l’histoire quotidienne des habitants des deux vallées.
Les moulins racontent plutôt l’histoire de l’énergie et de l’économie ; les lavoirs racontent celle de l’eau domestique, du travail féminin, de l’hygiène et de la sociabilité villageoise.
Et leur répartition permet même de reconstituer l’organisation ancienne des villages : fontaine → lavoir → rivière → moulin → habitat formaient souvent un véritable système autour de l’eau.



















